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Thèse de troisième cycle en Philosophie
Sous la direction de M. le Professeur Michel SERRES
Université de Paris I – Panthéon-Sorbonne
Novembre 1981 |
« L’espace est un pavé global, localement pavé. »
Michel SERRES (1)
PROLOGUE
Le Rijksmuseum d’Amsterdam abrite quatre tableaux de Vermeer, parmi
lesquels cette « Ruelle » où l’art du peintre s’est fait le plus
modeste. Point de plan d’eau pour refléter le ciel, comme dans la «
Vue de Delft » ; point de miroir pour transformer l’espace et
découvrir le visage de « La Dame à l’Epinette », comme au musée de
Buckingham ; point de carte immense pendue au mur d’une chambre,
pour évoquer la Chine et les lointains voyages ; point de fenêtre
irradiée de lumière ni de vitrail ; point de tapis lustré rutilant
de couleurs, ni de rideau aux riches tonalités d’or ; point de
perles enfin pour chatoyer doucement à l’anse d’une chevelure, au
creux d’un coffret ouvert. Le tableau vu de face donne à voir une
simple ruelle assoupie dans la transparence du matin. Sur la droite,
une haute maison et une femme qui, assise dans l’embrasure de sa
porte, devant le perron, exécute attentivement, la tête penchée sur
son ouvrage, quelque lente broderie. Non loin d’elle, une enfant –
vue de dos – joue, accroupie, avec un petit garçon agenouillé sous
un banc. Dans l’axe perpendiculaire au tableau, un autre personnage
– la servante, peut-être – le balai appuyé au mur d’une petite cour,
se penche légèrement sur une fontaine. A gauche, le vantail d’une
autre maison ; des escabeaux ; quatre fenêtres à croisillon ; et un
feuillage bleu, étrangement bleu, qui coule le long de la façade.
Entre les deux habitations qui occupent les deux tiers de la toile,
plusieurs plans de brique pour suggérer la profondeur et signifier
l’environnement d’un quartier. Vers le haut, bien sûr, le ciel : de
tranquilles nacelles se balancent doucement au-dessus de ce petit
monde, de ce monde un peu étroit qui, silencieux et humble, se love
de bonheur. Sur le devant, le pavé de la rue.
Le ciel est bleu, du bleu tendre des lointains, avec sur le haut des
nuages, la palette suave d’un arc-en-ciel subtil. Les bâtisses sont
rouge brique ; le sol, globalement, orangé. Quelques touches de
couleur crue agrémentent l’étagement des teintes plates largement
appliquées : vert ou jaune acidulé des volets, rouge vermillon d’un
corsage et de cet autre contrevent, bleu outremer d’un pan de jupe ;
et les bleus profonds, le bleu pervenche, le bleu turquoise, le bleu
saphir, le bleu indigo de l’étonnante masse océane, de cette pampre
dont le fruit est absent, où la feuille est le fruit. De courtes
bandes de noir et de blanc alternent, au bas du deuxième plan, qui
achèvent de donner à l’ensemble la fermeté, la présence et la
stabilité qui nous frappent. Ce monde est bien assis, fortement
ordonné ; et tout ce qu’il tolère d’ouverture, tout ce qu’il intègre
d’extériorité, c’est l’espace centré de la ville et celui de la rue.
Il y a entre les objets de cet univers et le peintre – et cela, en
dépit de l’extrême précision de l’éclairage latéral qui parcourt
l’espace en façonnant avec exactitude et jusque dans le moindre
repli les êtres et les choses – un éloignement suffisant pour faire
perdre aux sujets un je ne sais quoi de leur dimension particulière
et pour leur conférer une sorte d’éternité. La femme, la servante,
l’enfant, tous ces êtres discrètement aimés et toutes les choses si
amoureusement observées sont autant de « types » et comme la
matérialisation d’une Idée. Comme la condensation continuée d’un
rayon de lumière. Ce sont autant de « modes » que la clarté,
transformée en Substance, a excrétés comme au dehors d’elle dans le
matériau brut de la couleur. D’où une réalité magiquement purifiée,
exclusive de la violence, exempte de passions, soustraite aux
ténèbres, à l’erreur et au mal : la vie s’y écoule lentement, comme
tourne l’heure ; les instants glissent goutte à goutte sur la
surface polie de la durée. Les clartés visibles expriment
l’invisible dans un microcosme tendu vers l’infini.
Cette ruelle est celle que l’on découvrait de la maison de Vermeer,
sur le Vodersgracht, à l’entrée de l’impasse qui menait à l’hospice
des vieillards de la ville de Delft, si l’on en croit la critique
d’art. La maison de droite aurait été démolie en 1661 et remplacée
par l’Hôtel de la Guilde de Saint Luc, d’où l’on a déduit que la
toile avait été peinte avant cette date, entre 1658 et 1660. L’œil
du peintre, placé à un peu plus de deux mètres du sol, comme le
suggère l’inclinaison du bonnet de la femme à la fontaine ou le
dessin des banquettes de gauche, déterminerait un point focal dont
découlerait la profondeur de la vision ; à moins que celle-ci – mais
ces hypothèses ne s’excluent guère – ne résulte de l’utilisation
d’un appareil optique dont le principe avait été publié en 1611 par
Kepler. C’est dans sa « Dioptrica » en effet, qu’est divulgué, parce
qu’il y est minutieusement décrit et étudié, le phénomène lumineux
déjà observé par Aristote (2), puis redécouvert par Léonard de Vinci
(3) et redécouvert encore par le physicien Giambattista Porta (qui
fut pour cela accusé de sorcellerie) en 1589 (4) ; phénomène dont
l’exploitation en vue de la reproduction en perspective d’une image
visuelle a permis le montage de cette « camera oscura » qu’ont tant
affectionné, bien avant les « Védutistes » italiens, les peintres
flamands du dix-septième siècle. La chambre noire est un appareil
portatif de faible encombrement composé de deux boîtes opaques et
contiguës à travers lesquelles se propage la lumière émise par un
objet éloigné et très étendu, un paysage par exemple. Les rayons
lumineux pénètrent par une ouverture de très petite dimension,
généralement inférieure au millimètre, et projettent sur la partie
supérieure de la seconde boîte l’image qu’un miroir plan incliné de
manière appropriée a préalablement redressée. Sur cette face,
ordinairement constituée d’une plaque de verre dépoli et donc
translucide, il était possible de poser un calque afin de relever, à
la plume ou au crayon, le tracé de l’image réfléchie du spectacle
extérieur. La perspective était ainsi établie sans difficulté et les
problèmes qu’elle pose considérablement simplifiés ; le procédé
assurant, compte tenu des schèmes inhérents à l’éducation
perspective de l’Occident, l’aperception immédiate d’un étagement
parfois complexe de plans et la saisie en réduction, mais précise et
détaillée, d’un panorama entier situé à l’infini.
La proportion des choses et leurs connexions, les rapports des
formes et des intensités lumineuses, les relations et la structure
de l’ensemble sont données complètement et d’un coup. Diverses
améliorations ont été apportées au système optique, comme
l’introduction d’une lentille convergente, ou l’adjonction de
miroirs semi-réfléchissants ; d’où ces « paysages cosmiques », ces
vues de près de trois cent soixante degrés, que la chambre optique
de Kepler a rendues possibles. Ces perfectionnements déterminent un
élargissement considérable du champ avec un resserrement plus
important, une concentration plus forte de l’image ; et
l’accroissement, sur la toile, de la condensation chromatique que
tant d’observateurs ont notée : Vermeer est le peintre de la pleine
lumière. Emanée de l’objet, celle-ci explique l’objet ; celui-là,
déplié par la surface du verre, exprime à son tour la lumière. La
lumière dit l’objet et l’objet la lumière.
Se plaçant à égale distance de Van Dyck, grand amateur de miroirs,
et de Rembrandt qui les dédaignait, Vermeer – qui use de la chambre
noire – a retenu du premier le souvenir d’un monde plus lisse, plus
lumineux, plus parfait que celui où se tisse la vie quotidienne ; et
du second, qui réfléchit le réel dans son imagination avant d’en
reconstituer l’image par la peinture, il a gardé le mystère.
Rembrandt avait jeté le monde dans de noires ténèbres et dans les
étincellements de son brasier personnel ; la toile était, par lui,
transformée en une cavité d’ombres où brûlent des lueurs ; c’est une
grotte obscure dont la forme se perd en des teintes noirâtres
indéfinies. De cette méthode qui plonge le motif dans la nuit pour
donner plus de présence à ce qui se détache sur elle, Vermeer ne
conserve que la découverte du contraste dont il exploite
complètement les ressources : le tableau chez lui est saturé de
lumière. Ce ne sont plus, devant le mur – brusque surface
réfléchissante qui accapare les valeurs les plus hautes – « des
îlots de lumière noyés dans le clair-obscur » (5), mais des noyaux
de lumière colorée sertis dans de la lumière blanche. Il a choisi en
effet de demeurer limpide et exact ; aussi limpide que le verre où
le paysage se recompose, paré d’un émail translucide et glacé ; et
cette limpidité est son mystère. Avant lui, la couleur coïncidait
très largement avec la partie la plus éclairée de l’ensemble, puis,
comme la forme, se perdait progressivement dans l’ombre. Vermeer au
contraire colore dès l’obscur – dès la soyeuse pénombre d’une maison
– puis hausse l’intensité du ton qui donne son plein dans la lumière
moyenne. Il élève ainsi la gradation jusqu’à ce qu’il ait atteint la
vibration maximale de la couleur et il la dissout ensuite, quand il
est arrivé à l’aigu de la lumière. Il la dissout toutefois non plus
dans le noir mais dans le blanc ; il l’abolit non plus dans l’ombre
mais dans la lumière, comme un son parvenu à l’aigu se perd et comme
une âme éperdue de Dieu.
Reste à élucider la raison de la couleur bleue appliquée au
feuillage. Un rapprochement a été fait avec un autre tableau de
Vermeer actuellement exposé à la Haye : le vert des arbres de la «
Vue de Delft » – mais celui-là seul et pas celui de l’eau par
exemple – aurait, comme le vert du grimpant de « la Ruelle », viré
au bleu, « le jaune s’étant résorbé » (6). Si donc la raison semble
avoir été découverte, il n’en est point ainsi des causes de
l’absorption elle-même : la critique est aujourd’hui suspendue dans
l’attente de trouver la raison de cette raison. C’est tout à
l’opposé de ce que préconisait justement un contemporain de Jan
Vermeer : Spinoza, dont la thèse a été que la vérité n’a besoin
d’aucun signe. Point n’est besoin pour savoir, de savoir que l’on
sait ; et bien moins encore ai-je besoin de savoir que je sais que
je sais, puisque pour savoir que je sais, il faut nécessairement
d’abord que je sache. « Nam ut sciam me scire, necessario debeo
prius scire » (7). La glycine défleurie a gardé son secret, elle
palpite doucement au-dessus de la porte. Et frémit en silence
l’épiderme des choses sous un pan de ciel bleu pris entre deux toits.
Jetez un dernier regard à la ruelle où la vie continue, quiète,
harmonieuse dessous les rutilements du jour ; puis sortez à petits
pas pour retrouver la ville, ses parcs, ses canaux. Oubliez le
tableau. Parcourez les rues, empruntez un bateau, comptez les ponts,
visitez le port. Que le port vous retienne. Ensuite revenez, un peu
ivre sans doute du battement de l’eau. Prenez place alors, dans la
salle aux Vermeer, sur ce banc que l’administration a mis à la
disposition des visiteurs (8) : vous aurez de la toile une vue de
côté. Et c’est une autre rue qui se trouve exposée : une rue, ou une
cour où se tiennent debout une femme et une enfant avec, au-dessus
d’eux, avec partout le ciel.
Même pavé, même brique, même pâte et mêmes coloris ; la vue
toutefois n’est plus ce qu’elle était. L’agencement des éléments, la
répartition relative des surfaces, les rapports de dimension et
l’ampleur totale du champ ont subrepticement subi une si
insaisissable et pourtant si évidente modification, une si
indéfinissable mais si profonde altération, une si drastique et
néanmoins si imperceptible recomposition que le tableau en est
transformé. Trois plans horizontaux se partagent maintenant un
espace puissamment distribué. Sur le devant, une portion du monde
habité, quelque chose de la superficie totale sur laquelle se
déplacent et vivent les deux personnages demeurés dans l’angle de
vision du spectateur. Derrière, une enceinte de hauteur inégale,
légèrement incurvée à proximité des bords : un mur protecteur. Et
derrière encore, dans un ciel immense qui enveloppe, qui baigne, qui
domine et qui absorberait même s’il le pouvait la faible étendue
clôturée – un ciel fantastique qui a la profondeur de l’abîme et la
vertigineuse prégnance de l’infini – des nuages énormes, denses et
tumescents, où des tensions formidables ont éclaté ; nuages
sillonnés de courants pélagiques qui couvent, qui traînent, qui
s’étirent longuement puis brusquement se ramassent, et gonflent, et
se nouent à une vitesse folle, jaillis d’on ne sait quelle
dépression abyssale, de quel mol néant. Comme si la vie, ourdie en
silence dans l’épaisseur moite des nues et soudain apparue, avait
besoin pour sourdre de l’interminable étreinte, de l’enlacement
perpétuellement renouvelé de l’eau et du vent. Et la voilà qui
émerge des masses amorphes, la vie ; la voilà qui transsude en
gouttes germinales ; la voilà qui perle, nacrée, et se répand ; la
voilà qui s’étale en flaques opalines. Ces nuages sont le lieu du
commencement dans un ciel d’avant la formation du monde. Nuages ou
chaos, à l’aube blanche du temps ; brouillards laiteux d’où
ruissellera l’histoire. Formes floues, matière fluide, tourbillons
de flux et fluorescences : c’est l’univers entier avant que ne
condense au point de convergence de forces démesurées la gouttelette
minuscule, la concrétion éphémère, la bulle iridescente et le
fragile enclos du territoire humain.
De cette mutation, il est possible de se faire une idée en examinant
une reproduction du tableau – bien que celles-ci procèdent toutes, à
ma connaissance, de photographies prises de face – et de
reconstituer ainsi ce que la vue de côté livre du premier coup : un
peu d’imagination suffit à se représenter l’étrécissement progressif
des dimensions à l’horizontale ; étrécissement qui va en
s’accentuant à mesure que par le regard on approche du point de
convergence des lignes de fuite, et qui caractérise, comme chacun
sait, le passage d’une perspective frontale à une perspective
oblique : les dimensions à la verticale demeurant identiques, il se
produit une modification non négligeable des dimensions relatives et
donc des proportions d’où résulte, pour une grande part, la
transformation que nous avons observée dans l’organisation générale
de la composition, avec l’amenuisement des édifices et
l’extraordinaire expansion du ciel. Alliées à la subtile variation
du trait qui tantôt tremble, s’effrite, se désagrège et tantôt est
repris et s’affirme dans le bref scintillement d’une ligne argentine
; tantôt s’épaissit, opaque, alourdi d’un faisceau de hachures
jaunes et tantôt vibre, rendu à la lumière par la brillance d’un
picotage blanc ; de savantes modulations de la couleur ajoutent à
l’illusion optique et concourent à la complète transfiguration de
l’œuvre.
De l’interaction de ces divers éléments – mais de l’étirement
longitudinal des formes et de l’agencement des couleurs surtout – ce
sont l’enfant et la brodeuse qui subissent sans doute l’influence la
plus manifeste. La servante ayant disparu, éclatée dans la panachure
du muret, ce sont elles qui connaissent le changement le plus
flagrant : l’ampleur de leurs jupons a tellement décru, tandis que
de ceux-ci l’étoffe flavescente ou la laine marron se perd dans le
jaune du pavage ou le dégradé bistre d’un encadrement, que
l’observateur les voit à présent non plus assises mais debout.
Debout, la petite fille ; et nantie d’un cerceau assorti à sa robe
que le pinceau magique a comme sorti de terre en faisant se lever le
contour en ellipse d’une vulgaire dalle. Debout et confirmée d’une
ombre : le petit garçon, aplati sur le sol. Debout, la jeune femme ;
et en train de lire et non plus de broder. Debout devant sa porte et
non plus derrière elle, une porte non plus ouverte mais murée. Sa
coiffe et le châle croisé sur sa poitrine brillent d’un blanc plus
blanc, d’un blanc plus éclatant que le blanc jeté sur la muraille ;
d’un blanc-de-devant qui la fait passer du deuxième au premier plan.
Sous le ciel grandiose de la création, dans un univers réduit à sa
plus simple, à sa plus claire, à sa plus distincte – à sa très
géométrique – expression, parmi des êtres comme voués à une activité
significative de leur essence (car que peut-on attendre d’une enfant
sinon qu’elle joue ; que peut-on attendre d’une femme, sinon qu’elle
soit mère et que priant et lisant elle songe à l’absent ?) l’étrange
végétation est demeurée, qu’une main invisible a secrètement
épamprée : et la voilà devenue une prodigieuse, une magnifique, une
resplendissante grappe de raisins bleus qui, accrochée au mur,
respire en épanouissant sa vie propre. Une lourde nappe vivante qui
dilate sa masse pulpeuse, gonfle voluptueusement, épanche ses chairs
translucides dans une débauche de bleus – bleus pervenche, bleus
turquoises, bleus saphir, bleus indigo – coule et chatoie,
langoureuse, toute en reflets bleus. Une âme végétale, aussi
frissonnante que l’algue des mers profondes. Une âme ardente et
radieuse qui miroite comme les gemmes étoilées de Ceylan. Une âme
brûlante et ailée, aussi prisonnière, aussi frémissante, aussi
amoureuse que l’oiseau bleu.
Bleue, la pulsation des fruits ; blanche la pulsation des nues. Mais
d’où vient la lumière ? La lumière pénètre toute blanche, toute
pure, toute droite, de l’autre côté du tableau. Elle danse sur le
corsage et la coiffe de la femme, flotte autour de celle-ci,
effleure l’enfant, lui enveloppe la tête et traverse, oblique,
l’espace de la cour. Puis rencontre le mur tendu comme une vaste
toile et s’étale et se distribue en même temps. Regardez, voici
l’arc-en-ciel dont est fait le monde : voici de droite à gauche
l’éventail entier de toutes les couleurs : rouge (le premier
contrevent), jaune (les petits volets du haut et tous les jaunes
dont suinte la façade), vert (les grands volets du bas), bleu, le
raisin. Rouge, jaune, vert bleu : le feuillage ne pouvait qu’être
bleu. Et encore la lumière, qui dessine mille volutes sur la treille
dont elle allume une dernière fois l’efflorescence bleue, puis
glisse, violette, le long du cep qu’elle façonne, avant de laisser
l’enceinte habitée et de sombrer, dissoute par la grande porte
noire. Entrée dans le blanc, sortie par le noir, la lumière et la
vie. La mort n’est-elle pas la fin de la lumière et le noir, la
résorption de la vie ? Mais tout recommence. Des nuages blancs tombe
une vive lumière qui se différencie en larges raies parallèles,
dresse le mur rouge, déploie le dallage jaune, verdit le devant de
la toile et s’élance au dehors. Et tout recommence encore… Il émane
de partout une lumière blanche qui irradie, se disperse, module le
spectre en continu des couleurs comme la Substance, chez Spinoza, se
modifie ; et comme elle anime chacune des existences modales qui
pâtissent, ou pensent – qui persévèrent – puis s’éteignent tour à
tour. Qui éclatent, tandis que la vie continue, tandis que la vie
recommence. Sortie par la porte noire, entrée avec la lumière
blanche, chez Vermeer, la lumière est la vie. Et Dieu est la vie,
pour Spinoza ; et la vie, comme un feu d’artifice immense.
De même que l’élargissement de l’angle visuel que l’utilisation de
la chambre optique, dans sa version la plus simple, avait rendu
possible en extrayant un espace rétréci d’un espace étendu ; de même
le brusque rétrécissement des lignes de fuite a fait naître des
espaces profonds dans un espace réduit. De ce rétrécissement et de
la métamorphose qui s’ensuit, on a la démonstration quand on examine
avec soin le dessin du perron jaune et bleu : bleu quand on le
regarde de face, et centré quelque part dans l’ombre accueillante de
la maison ; jaune et courant vers un point situé à l’extérieur du
cadre, quand on se place de côté. Une double perspective est ainsi
proposée qui, soit construit le trompe-l’œil réputé légitime de la
perspective centrale, la plus souvent retenue, la plus communément
appliquée aux œuvres picturales, soit projette latéralement un point
d’intersection des lignes de fuite assez éloigné pour prêter aux
formes le dynamisme des perspectives obliques. Cette perspective
gémellaire tantôt ralentie et tantôt accélérée ébranle les
proportions des choses sans pour autant les dénaturer : c’est
toujours la ruelle que le peintre donne à voir et c’est la même qui
plus est. A la différence de certaines anamorphoses linéaires dont
on pourrait la rapprocher – la fresque en grisaille d’Emmanuel
Maignan par exemple, à Rome, au couvent des Frères Minimes dont elle
décore une longue galerie ; fresque qui montre non plus saint
François de Paule, au fur et à mesure que l’on avance, mais une rue
de Messine où l’un des miracles a été accompli (9) – l’œuvre de Jan
Vermeer offre en fait une double, une triple entrée sur le monde :
un double système de coordonnées et la commune physique qui les
fonde. Une carte à plusieurs feuillets dont a été volontairement
répudié l’hermétisme ou l’amphibologie qui faisaient la loi du
genre.
L’anamorphose implique en effet une disjonction plus ou moins
complète de l’être et du paraître, de l’apparent et du réel ;
l’objet apparent étant celui qui est livré en premier au spectateur
par l’image truquée ou divisée et confuse dont il faut se dégager ;
l’objet réel celui qui sera découvert au terme d’une recherche
parfois difficile visant à déterminer le point de vue préférentiel
ou l’emplacement privilégié dont surgira par décentration et
métamorphose la construction morphologique la plus signifiante.
L’image apparue d’abord, l’image naïve délivrée par les sens est
donc soit trompeuse et déroutante par l’incohérence du détail, soit
déroutante parce qu’indéchiffrable dans sa totalité.
Elle réclame dans tous les cas, pour être comprise, la participation
active et l’implication personnelle de l’observateur. Celui-ci doit
entrer dans le laboratoire, et l’on attend de lui qu’il use de
quelque système élaboré, de quelque machine à décrypter, de quelque
ingénieux instrument optique – miroirs plans inclinés simples ou
composés, à facettes ou à multiples volets ; miroirs cylindriques et
machines catoptriques diverses – susceptibles de restituer aux
simulacres leur identité. Du cabinet catoptrique – meuble, ou
cabinet – salon des glaces, en passant par les mille farces et
attrapes du cabinet optique (voyez les « Relations de ce qui s’est
passé à l’arrivée de la Reine Christine de Suède à Essaune en la
maison de monsieur Hesselin » datées de 1656), l’astuce technique a
fini par devenir une science ; et il se forme à partir des procédés
tout empiriques pratiqués au seizième siècle, une optique et une
géométrie. Les recettes diaboliques et la « perspective secrète »
que Dürer était allé apprendre en Italie (10) ont cédé la place à
une science de la vision, à une science de l’espace, qui concourent
à l’élaboration d’un système du monde et trouvent un achèvement dans
le rationalisme cartésien. Les zélateurs de la vérité éternelle,
tous partisans du langage mathématique, doivent cependant affronter
les cruelles leçons du relativisme que développent inexorablement
les théories nouvelles de la vision : de l’opposition entre les
tentatives du rêve, du doute, de la folie même et la tranquille
sécurité d’un univers dont sera évacué le malin génie, résulte alors
un durable balancement et comme une permanente oscillation entre le
goût ludique du vertige sensoriel et les claires mais sévères
certitudes de la raison. Un mouvement pendulaire auquel participent
les théoriciens et les praticiens, les tenants du rationalisme
nouveau et les artisans de l’univers maniériste, tous réunis,
pendant un temps, au couvent des Minimes, à Paris. Descartes et
Mersenne, Jean-François Niceron et Emmanuel Maignan, mais aussi
Girard Desargues, Abraham Bosse et le Père Kircher. Construites par
des religieux et par des mathématiciens, les « perspectives
curieuses », les perspectives corrompues vont rejoindre dès lors les
hautes spéculations de l’esprit et se répandre sous le signe
cartésien. De Dürer ou de Holbein à Niceron ou à Maignan c’est,
comme des néo-platoniciens à Descartes et par la pierre d’angle de
la science (optique et géométrie), le doute philosophique qui se
substitue aux « Vanités » chrétiennes et la critique de la sensation
au mépris du corps. Du tableau intitulé « Les Ambassadeurs » (11) à
la fresque du cloître de la Sainte Trinité des Monts à Rome, et de
la redécouverte du Timée aux découvertes des Méditations
Métaphysiques, c’est, au fil de la culture européenne, un seul et
même parcours, une même évolution. Et la rencontre – et le
croisement – vers le milieu du dix-septième siècle de courants
porteurs l’un et l’autre d’une semblable théorie de la
représentation ; et la réciproque reconnaissance de leur commune
préoccupation. La peinture et la philosophie avaient rendez-vous,
convoquées par les mathématiques, aux environ de seize cent
cinquante, au couvent des Minimes, à Paris.
Dévoilement ou décodage : l’anamorphose appelle une apocalypse du
sens dévoyé ou chiffré. C’est une géométrie de l’illusion,
fantasmagorie ou jeu savant puis science et quelque chose comme une
démonstration, mais c’est toujours et avant tout une philosophie de
la réalité ; une philosophie qui affirme et dénonce la factice
facticité. Le monde de Vermeer est au contraire de celui auquel il a
été anamorphotiquement fait référence – qui se donne mais qui se
cache et ne se découvre que par la dislocation de ce qui est donné –
un monde d’une lisibilité et d’une consistance parfaites. L’éclat
des couleurs n’y est pas brusquement assombri comme l’était chez
Holbein le faste des rouges et des ors ; ni la splendeur compromise
comme le seront les apparats de la vie ecclésiastique ou politique
des deux jeunes ambassadeurs. En aucune façon il ne monte une forme
grimaçante des contours indécis de la forme précédente, discrète ;
comme s’élève la ricanante image de la mort au sein d’une figure
flottante au foyer même du champ représenté : ce crâne, la signature
du maître (Holbein ou l’os creux), mais aussi la révélation finale :
la limite et la borne surgies au moment où justement on s’en allait.
Pas plus qu’il n’émerge de quelques scènes à sensation fragmentaires,
de quelques épisodes dispersés de la vie du saint patron de l’Ordre
des Minimes, l’effigie gigantesque de sa silhouette recomposée.
L’aperception première n’est nullement détruite chez Vermeer ; et
elle n’est pas non plus totalisée par ce qui suit, car c’est en
elle-même une totalité. Pas plus qu’elle n’est contredite, elle
n’est rassemblée. Vermeer était sans doute, comme tout son siècle,
cartésien – comme Spinoza lui-même était cartésien – mais Vermeer
est Vermeer, comme Spinoza est Spinoza ; et avant lui, même. Et
Vermeer est spinoziste quand il peint. Les Attributs pour le
philosophe seront à la Substance ce que les deux vues proposées par
le peintre sont à l’espace où repose la rue : deux expressions
différentes et deux manières, deux discours équivalents qui,
prononcés dans une même langue, explicitent la même essence
diversement.
Le partage qui avait été réalisé par Descartes entre les vertiges du
doute et l’aplomb de la certitude, entre les hallucinations des sens
et les constructions de la raison, chaque peintre est appelé à le
faire à son tour. Il faut en effet qu’un peintre choisisse entre le
vérisme de la composition et l’éloquence de l’expression ; entre la
stabilité des formes et la vibration ténue des couleurs ; entre une
espèce de consistance et une sorte de tremblé dans l’application de
la pâte colorée. Deux courants traversent le monde de la peinture au
moment où Vermeer apparaît : la tradition réaliste, italienne ou
septentrionale, qui calque la démarche du pinceau sur l’objet qui
lui sert de modèle, le fait tourner avec sa forme, le fait glisser
sur les surfaces ; et l’invention récente par Franz Hals d’une
technique fiévreuse, véhémente, expressive, qui brise la matière,
fractionne la couleur et dégage des choses le fantôme magnétisé.
Entre ces deux factures concurrentes, entre ces deux tendances
opposées – la tendance à la suprématie du réel et la tendance à la
prééminence de l’effet – Vermeer ne tranche pas. La pâte picturale
chez lui s’affirme dans toute sa plénitude, refusant de se limiter
comme celle des primitifs flamands à une superposition de couches à
peine teintées et translucides, de glacis purement imitatifs. Mais
cette autonomie conquise, jamais ne s’écarte de ce qui fait son
absolue vérité : elle respecte avec une scrupuleuse exactitude la
modulation des valeurs colorées. De la couleur, elle est la
manifestation authentique, avec pour instance première et dernière
la luminosité. Car il a compris où était le divorce : la matière des
choses est compacte, continue, comme le sera pour Spinoza la
Substance cosmique dans le registre de l’Etendue (Substance infinie,
indivisible et unique) tandis que la matière de la peinture qui
parle à l’imagination dans sa propre langue, enregistre et affiche
le mouvement qui l’a posée ; mouvement de la main tout en ruptures
et en discontinuité, par où s’expriment les mouvements du cœur, les
mouvements de l’âme. Cette matière est aussi inséparable du tracé de
l’exécution que la perception de l’étendue est inséparable de la
corporéité du sujet connaissant. Si donc l’exécution renonçait à
l’impétuosité en demeurant pourtant personnelle, comme le sujet peut
renoncer aux passions sans cesser pour autant d’être lui-même (ou
plutôt : y renoncer en le devenant), si elle acceptait de se
discipliner sans renoncer à la puissance et à la générosité de la
passion elle-même, sans doute, la matière picturale
retrouverait-elle, comme les représentations du sujet, la
consistance de la matière réelle.
Vermeer oblige la couleur, véhicule de la lumière, à suggérer la
forme, sa rivale. Rien n’a été sacrifié ce faisant de la vitalité de
la « peinture picturale » et de l’ardeur qui avait réveillé la
rigueur un peu froide des techniques anciennes, brisé la retenue et
réchauffé l’ataraxie quasi parfaite du coloris antique. Il se forme
une unité nouvelle, en même temps qu’une éthique, par la forte
synthèse d’éléments qui auparavant se contredisaient.
Car que veut dire « discipliner » ? Discipliner signifie non pas «
indicier », pour attribuer ensuite une valeur moindre, un
coefficient affaibli, à la sensation par exemple quand elle aura été
identifiée comme telle, mais « référer », c'est-à-dire rapporter à
des phénomènes du même ordre le phénomène considéré en vue de le
comprendre dans les rapports qu’il entretient avec eux ; et par la
mise en correspondance du modèle ainsi constitué avec un modèle
analogue : de cette confrontation émergera l’aperception d’une
structure véritablement explicative et génératrice de sens. Il n’y
a, en effet, de savoir que par la structure ; et de sciences, que
par la reconnaissance des modèles en tant que tels. Discipliner
n’est pas freiner la sensation, mais la localiser ; ni rejeter
l’opinion, mais la circonscrire : c’est prendre en compte celle-là
qui a sa vérité propre ; et confirmer celle-ci qui, même
approximative, est sur le chemin de la vérité : l’erreur est une
partie de la vérité. C’est donc promouvoir la couleur et assumer le
sentiment (quand bien même celui-ci ne relève que d’une connaissance
du deuxième genre qui, comme on sait (12), a très mauvaise
réputation) plutôt que de réduire l’intensité de la première et de
réprimer la vigueur du second. Ce n’est pas atténuer le rouge,
éteindre le jaune, amortir le vert, anémier le bleu, ou les retenir.
Pas plus que ce n’est borner l’amour, suspendre le désir, compter
l’amitié, amoindrir le plaisir, ou les réfréner. C’est au contraire
rendre très manifeste la rusticité d’un rouge, ou d’un jaune
l’ensoleillement ; l’alacrité d’un vert, ou d’un bleu l’enchantement.
Comme est rendue fort explicite par Spinoza la puissance du
sentiment : l’ardeur de l’amour, et du désir la persévérante
impulsion ; la largesse de l’amitié, et du plaisir la régénératrice
pulsation. C’est restituer à la sensibilité l’opulence de ses
multiples fluctuations et redonner, avec la mobilité, toute leur
richesse aux affections. Au lieu de geler la couleur et d’appauvrir
le sentiment par l’adoption de principes – de valeurs – de pure
convention, c’est en conclusion, concevoir les couleurs dans leurs
rapports à la lumière (dont elles émanent par dispersion) et
repenser le désir comme un émanation de la vie en soi. Les valeurs
colorées retrouvent avec Vermeer, par la lumière, la continuité et
la consistance que la discontinuité du mouvement leur avait fait
perdre ; comme les valeurs du sentiment retrouvent, chez Spinoza,
par la vie en chaque être (par le « conatus », expression de la Vie
même), la continuité et la cohérence que la disparité des objets du
désir avait fait oublier. Ainsi, la lumière est aux valeurs colorées
ce qu’est la vie aux valeurs du sentiment : le fondement et la
raison. Vermeer a montré par la peinture ce que la philosophie
révèlera.
Ce que Spinoza donne à voir aux « yeux de l’esprit » (13) et « more geometrico », par tant de définitions, de démonstrations, de
corollaires et par tant de scolies, le peintre l’a démontré en
l’offrant aux regards par des miroirs et par des verres grossissants,
c'est-à-dire par une chambre noire qui est encore géométrie.
Plusieurs moyens peuvent être imaginés qui, tous, donnent du même
paysage des vues superposées ; à commencer par le plus simple qui
consiste à utiliser deux fois la même chambre en lui faisant subir,
sur une distance de quelques mètres, une translation parallèle à la
ligne d’horizon. Plus vraisemblable toutefois nous paraît
l’hypothèse que nous formons de l’utilisation, par le peintre, d’un
système un peu plus complexe que celui décrit précédemment. Plus
vraisemblable, parce qu’en dépit de l’usage qui doit être fait de
deux miroirs extérieurs (voire
en annexe, le croquis), et en dépit de l’aménagement préalable que
l’installation de ces miroirs suppose, l’appareil optique auquel
nous pensons rend compte mieux que d’autres, de la différence dans
l’éclairement que l’observateur ne peut manquer de noter d’une vue à
l’autre. Or cette différence est importante ; non seulement du fait
de la quantité de lumière qui paraît croître quand on passe de la
première vue à la seconde – s’il en avait été autrement, d’ailleurs,
la seconde n’aurait-elle pas été complètement absorbée, dissoute par
la première – mais aussi par le peu de luminosité générale qui a été
conférée au tableau. De cela résulte, parmi d’autres conséquences,
la position toujours singulière qui, de tous temps, a été attribuée
à cette toile-ci par les catalogues où sont recensées les œuvres de
Vermeer.
Deux miroirs sont donc accrochés par le peintre quelque part sur le
mur d’en face et à la fenêtre de sa propre habitation, afin
d’infléchir la trajectoire d’une partie des rayons lumineux de
manière à les faire parvenir sur le côté d’une chambre noire à deux
trous. De cette chambre noire, voici le principe : il faut pour le
saisir, se résoudre à faire un tant soit peu d’optique. Soit un
appareil composé de deux boîtes de bois (rectangulaires ou cubiques)
superposées. Deux boîtes de bois peint, comme il y en a de très
jolies au Rijksmuseum d’Amsterdam. Soit, premièrement, dans la boîte
du bas, que nous désignerons par A, un miroir plan S semi-réfléchissant
convenablement incliné ; et un second miroir plan, parfaitement
réfléchissant celui-là : R. Soient deux très petites ouvertures qui
occupent chacune le centre géométrique de deux faces contiguës de A.
Soit, de plus, un prisme minuscule que l’on glissera dans l’une de
ces ouvertures le moment venu. Soient, deuxièmement, dans la boîte
B, des lentilles pour déterminer l’agrandissement de l’image finale
et un miroir encore pour la redresser – sur ces éléments de la
machine, fort bien connus des physiciens, nous ne nous attarderons
pas – et soit enfin une plaque de verre réceptrice posée tout en
haut de la chambre noire : nous savons déjà à quoi ce verre servait.
Occupons-nous maintenant des rayons lumineux émanés de l’objet situé
à l’infini (la rue) qui s’infiltrent tour à tour, successivement, à
travers l’un ou l’autre des trous. Soit alors I le faisceau de
lumière qui atteint le premier réceptacle sans avoir subi de
déviation et donnera en fin de course la « vue de face ». Et soit J
le faisceau préalablement dévié et réorienté par les miroirs
extérieurs, qui donnera lieu à la « vue de côté » ; faisceau que
nous allons suivre d’abord, pour plus de commodité, bien qu’il soit
en réalité le second à entrer dans la machine. J pénètre dans A,
tombe sur S, le traverse par moitié et se trouve, en son autre
moitié, réfléchi en direction de B où il poursuit sa route. A ce
faisceau, il faut faire succéder à présent un autre faisceau (J’),
qui se heurtera au cristal et sera par lui, décomposé. Mais qu’en
est-il du faisceau I ? I connaît un circuit plus compliqué au cours
duquel il perdra non plus la moitié de son intensité première (comme
c’était le cas pour J et J’ qui ne traversaient le miroir S qu’une
seule fois), mais les trois quarts de celle-là. I traverse en effet
S une première fois, puis tombe perpendiculairement sur R, qui le
renvoie à nouveau sur S, que I traverse une seconde fois et qui le
réfléchit en partie : la moitié de la moitié (donc le quart) des
rayons constitutifs de I est finalement renvoyée vers la boîte B où
ses rayons subissent une trajectoire identique à celle des rayons
appartenant à J et J’. Une chambre noire fort simple, en définitive
que caractérisent deux orifices au lieu d’un ; par où passent trois
faisceaux de lumière pour donner deux images superposées. Deux
images ou trois, selon que l’on compte ou pas l’éventail de toutes
les couleurs que le prisme a déplié en les étalant. Mais pourquoi
compterait-on celui-là, qui se joint à la deuxième comme est inclus
dans la première cet arc-en-ciel à peine esquissé ? Ne sont-ce pas
les manifestations d’un seul et même phénomène que Descartes, en ses
« Météores » (Huitième Discours de son Traité du Monde) aux environs
de mille six cent soixante-trois, avait étudié ? Deux apparitions du
même phénomène en deux vues convergentes et différenciées ; et deux
images par conséquent. Deux présentations du même phénomène comme il
y a, de la rue, deux perceptions contrapuntiques. Une première
image, qui correspond à la vue de face et résulte de la réflexion de
rayons qui ont perdu en chemin la plus grande partie de leur
intensité, chacun des passages à travers le corps intermédiaire
semi-réfléchissant leur ayant enlevé la moitié de leur force. Une
première présentation donc de la ruelle en une image relativement
obscure, avec les jeux de lumière que l’on voit parfois de manière
confuse se dessiner dans le ciel. Puis une deuxième image, qui
correspond à la vue de côté et résulte d’un faisceau de lumière qui
a perdu seulement une partie de son intensité pour avoir traversé
une fois le miroir semi-réfléchissant. Une deuxième présentation
donc de la même ruelle, mais beaucoup plus claire celle-là et qui
fait apercevoir la dispersion de la lumière de manière infiniment
plus distincte qu’il n’en était précédemment. Deux images qui
exhibent en somme les deux grandes figures de la perception d’un
même objet et qui, de plus, mettent en évidence jusqu’aux critères
qui distinguent ces formes l’une de l’autre. Deux images qui sont la
traduction par le peintre de la théorie relative aux diverses façons,
pour un Mode, d’appréhender le monde, qui sera celle de Spinoza : la
connaissance par les sens, obscure et confuse ; la connaissance par
les idées, claire et distincte : deux connaissances séparées mais
aussi riches l’une que l’autre en information.
Il ne faut pas se tromper toutefois : la traduction n’est pas
l’imitation et la correspondance n’est pas l’identité. Les deux vues
de la ruelle ont beau être plus ou moins claires et plus ou moins
distinctes, comme sont plus ou moins claires et plus ou moins
distinctes les deux modalités de la connaissance ; ces vues ne sont
point cette connaissance elle-même, la deuxième étant demeurée une
image et n’étant pas une idée. La seconde présentation de la rue est
encore une re-présentation, au lieu d’être la chose elle-même en son
essence. Plus claire, sans doute, que la précédente, elle ne
bénéficie pas de la luminosité la plus complète ; pas plus qu’elle
n’a de l’idée la clarté totale. Plus distincte que la précédente (ô
combien plus distincte ! sans elle, ce tableau serait demeuré muet),
elle n’a pas le dépouillement d’une leçon de physique sur la lumière
blanche, par exemple, ni sa rigueur : elle n’est guère susceptible,
à elle seule, de nous livrer des phénomènes lumineux auxquels elle
se réfère, la raison d’être et le fondement. Plus claire et plus
distincte que l’image précédente ; moins claire et moins distincte
que la perception émanée de la pensée pure…Vermeer, qui se sait
peintre, est un théoricien cohérent.
Il faut une fois encore regarder le tableau. La ligne dessinée par
le ruisseau qui traverse la ruelle (telle que nous la présentent les
premiers reflets du tableau), cette ligne passe en travers de la
chaussée et coupe celle qui court le long du mur ou du perron, en
déterminant un angle que la perspective frontale nous donne pour un
angle de quatre-vingt dix degrés. Ce sont les médianes d’un carré
que les mathématiques appliquées à l’espace ont défini l’un des cinq
types possibles de réseau plan. Or, on connaît par ailleurs
l’architecture géométrique des solides à l’état cristallin ; et l’on
sait que le réseau est une propriété inhérente au cristal. Voilà
longtemps en effet, que la notion même d’« état cristallin » a été
dégagée des considérations relatives à la forme des solides et
rapportées par contre à des considérations structurales. Savoir
ancien chez les philosophes et les rêveurs de tous genres, répété
par Platon, Proclus et toute la tradition néo-platonicienne (14). La
forme extérieure n’est en réalité qu’une conséquence – spectaculaire,
il est vrai – de l’arrangement régulier, périodique, de la matière.
Le cube correspondant au volume occupé par la ruelle constitue par
conséquent la maille élémentaire d’une structure cristalline. C’est
le plus petit parallélépipède de matière – ou l’un des plus petits
puisque le mur est de briques ; et que la rue est elle-même pavée en
parallélépipèdes – qui, par simple répétition périodique
translatoire permet de reconstituer le cristal tout entier. Un
cristal cubique donc, que cette rue, auquel s’ajoutent d’autres
cubes qui constituent le quartier, la ville, le pays… On peut avec
un peu d’imagination, voir de ces cubes les arêtes que suggèrent les
brusques découpures des maisons, sur le fond. Ainsi, le monde que
nous donne à voir la « vue de face » est fait de cristaux empilés à
l’infini.
Qu’en est-il maintenant de la vue de côté ; et quel rapport faut-il
établir entre les deux vues superposées ? Un mur, dont la
configuration générale paraît circulaire, délimite une cour où se
décompose la lumière. Cette cour suscite l’image d’une sphère de
nature cristalline elle aussi qui, comme les gouttelettes d’eau qui
composent les nues où diffracte la lumière, diffuse celle-ci en la
déployant sur plusieurs axes comme on l’a vue : un cristal dont les
bords se perdent à l’infini. L’espace que définit « La Ruelle » est
donc, quelque soit l’angle sous lequel on la regarde et quel que
soit le point de vue, une forme de l’étendue où se décompose la
lumière, une forme où toute forme participe de la lumière. Lumière
qui sculpte le mur et le feuillage, lumière qui rase les façades et
les pavés, lumière qui anime le petit garçon, la petite fille, la
servante, la brodeuse ; et qui les dissout et qui leur prête vie.
Dans un cristal, tout n’est-il pas lumière ; lumière transformée et
couleurs ? La ruelle est un cristal dans lequel sont taillés un cube
puis une sphère, selon que l’on reçoit une image qui explicite l’une
ou l’autre des propriétés rapportées à la structure cristalline (le
cristal cubique sera anisotrope pour les propriété mécaniques et
isotrope pour les propriétés optiques) ou que l’on se représente les
architectures inverses des cristaux énantiomorphes. Un cristal en
ses modèles variés selon que la représentation de l’espace qui est
donnée relève des sens, tout simplement ; ou de la sensation
éprouvée quand la pensée se lance de toutes ses forces vers le foyer
dont elle se sait jaillie. Selon que la représentation qui en est
donnée relève du corps ; ou du sentiment qui accompagne le mouvement
de l’esprit quand l’âme s’envole à tire d’aile vers les régions
parfaitement pures qu’elle aspire à retrouver. Le monde est un
cristal.
Comment s’étonner alors que l’univers de Vermeer soit, ainsi que
tous l’ont dit, celui de la transparence ? Transparence, sans doute
; mais aussi intelligibilité : les deux vues de « La Ruelle » sont
entièrement et également vraies. Ce qui varie de l’une à l’autre –
ce qui fait d’une modeste cour le caillou éboulé du flanc de
l’Eternel et un fragment du monde au bord de l’infini – c’est non
pas le degré de vérité qui leur est conféré (la vérité est une, bien
que polysémique) mais une tonalité très particulière qui découle, en
dernière analyse, de la quantité de lumière et de l’ampleur du champ
qui leur ont été attribuées. Qui résulte d’une espèce d’amplitude.
Toujours, la compréhension est fonction de l’extension. Cependant,
au lieu de varier en raison inverse de celle-ci comme le prétend la
logique de Port Royal – celle du concept ; celle de la finitude dont
elle tente de dépasser la limitation – la compréhension ici
s’accroît en même temps que l’extension ; et la compréhension et
l’extension vont grandissant quand le regard étend sa portée, étire
ses traits ; quand il allonge sa visée. Quand il s’élance vers
l’infini comme la pensée. Vers le lieu sans lieu de l’universel
concret : l’Absolu qui, n’ayant pas à choisir entre la profondeur en
compréhension et l’universalité en extension, cumule paradoxalement
des perfections incompatibles et transcende les choses engendrées
pour lesquelles l’universalité est nécessairement abstraite,
cependant que la concrétion est nécessairement individuelle. A la
logique du fini succède une logique de l’absolu ; et à l’expérience
du morcellement, celle de la totalité. A la logique du oui et du
non, abrupte et pauvre, celle de l’approximation, du seuil, du saut
et du progrès. A la comptabilité binaire du vrai et du faux, une
axiologie du plus ou moins ; et à l’arithmétique discrète, une
algèbre ductile de l’intervalle. Une logique qui, plutôt que de
construire le sens de manière purement additive par la combinaison
réglée des tomettes (signe, alphabet, mots, foncteurs) sur
lesquelles s‘effectuent des opérations en nombre défini qu’a
sanglées un axiome de clôture, saisit d’abord le sens dans sa
complétude et le retrouve entier quoique modulé dans le système où
clignotent des correspondances. Une logique radieuse qui se fonde
sur le Tout et substitue au discours précédemment initialisé par le
« je » inquiet – le Je du doute hyperbolique – l’universalité d’une
démonstration géométrique qui est à la pensée sa chambre noire ; et
le dessin uniforme d’une courbe dont tous les points sont uniment
référés à la Substance indivise et unique : « Per causam sui
intelligo id, cujus essentiam involvit existentiam ; sive id, cujus
natura non potest concipi nisi existens » (15). Dieu maintenant
inonde le monde : l’infini déborde dans la cour.
Le Rijksmuseum d’Amsterdam abrite quatre tableaux de Vermeer, parmi
lesquels cette « Ruelle » où l’art du peintre s’est fait le plus
modeste : point de plan d’eau pour refléter le ciel ; point de
miroir pour transformer l’espace et découvrir le visage de « La dame
à l’épinette » comme au musée de Buckingham ; point de carte immense
pendue au mur d’une chambre, pour évoquer la Chine et les lointains
voyages (16) ; point de fenêtre irradiée de lumière ni de vitrail ;
point de tapis lustré rutilant de couleurs, ni de rideau aux riches
tonalités d’or ; point de perles enfin pour chatoyer doucement à
l’anse d’une chevelure, au creux d’un coffret ouvert : le tableau
donne à voir une simple ruelle.
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