ESPACE ET TRANSFORMATION : SPINOZA

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Exposé présenté lors du Rassemblement, 50 ans Après, des élèves du baccalauréat français à Alexandrie  devant quelques-uns de ces anciens bacheliers et le professeur de philosophie de la classe, M. Bernard CLERGERIE.


NOUS, du BAC français à Alexandrie (Egypte) en 1956

C’est avec une joie réelle que je vous retrouve aujourd’hui, mes très chers amis, pour ce « Rassemblement » que nous devons à la chaude énergie de Joe Ninio. J’avoue ne pas m’en être beaucoup occupée et avoir attendu le week end précédant notre rencontre pour consulter sur Internet vos coordonnées, vos sites (quand il y en a un) et les photos d’Alexandrie, une ville dont j’avais – pour me protéger, sans doute -, enfoui la mémoire en la fragmentant. Parfums du jasmin, le soir, retrouvés Bulgarie, céramiques bleues des mosquées du Caire rapprochées des « Madrassat » à Samarkand, poussière des rues bondées en Inde où je me suis sentie comme un poisson dans l’eau, couchers de soleil sur la mer retrouvés dans toute leur splendeur en Israël et tant et tant d’autres lieux, tant d’autres images, tant d’autres effluves, tant d’autres matins…Tant et tant de voyages !
Tout cela est remonté à la surface en un seul coup, me submergeant presque, car je retrouvais toutes ensemble, mes joies et mes angoisses, nos amitiés et la séparation. Je ne vais évoquer ici ni mes mariages (j’en ai eu 3), ni mon fils, mon petit fils et mes quatre petites filles israéliennes, ni mes maisons (j’en ai 4 aussi). Car aussi importante que puisse être la revue des évènements majeurs d’une vie (mariage, enfants, carrière, réalisations…), ceux-ci demeurent opaques si l’on n’en a pas découvert la raison d’être, le fil conducteur et, de manière plus subtile, si l’on n’en a pas perçu la note tonique.
Or cette note tonique et ce qui a fait (et fait encore) la ligne mélodique de ma vie, c’est à vous que je les dois, Bernard Clergerie.

La première partie du Baccalauréat acquise, je me suis inscrite, comme vous toutes et tous, à la classe préparatoire au BAC deuxième partie du Lycée Français d’Alexandrie. Ayant choisi la section « philosophie », j’ai acheté mes livres - d’occasion - chez le petit libraire de l’école et les ai soigneusement recouverts de papier fort pour les protéger. Le « Cuvillier » trônait alors parmi mes autres livres et je n’arrêtais pas de le feuilleter en me demandant si j’allais être capable de suivre avec succès les cours du jeune professeur de philosophie que la Mission Laïque Française nous avait envoyé : Bernard Clergerie. J’étais pleine d’espoir et bien décidée à remporter avec mention (eh oui !) ce baccalauréat en philosophie.



Mais voilà que mon père, rentrant à la maison, m’a demandé si je m’étais inscrite pour cette dernière année à l’école et dans quelle section. « Philosophie ». « Philosophie ? Pas question ! Si tu maintiens ton inscription en philosophie, je ne te paie pas l’école… Inscris-toi en Sciences ou en maths, et apprends les langues ». J’ai donc rendu mes livres au libraire, racheté
les ouvrages de la section Sciences expérimentale (seule possible pour moi qui étais nulle en mathématique) et recouvert à nouveau ces derniers, la mort dans l’âme. Je n’étais pas au bout de mes déceptions.
Vous nous avez donné, Bernard Clergerie, un premier sujet de dissertation philosophique, dont le titre était (je m’en souviens fort bien, et pour cause) : « Qu’est ce que le bonheur » ? Grave question.
Avec le zèle des néophytes, j’ai « potassé » les grands textes susceptibles de me fournir matière à réponse : quelques-uns des pré-socratiques, les Epicuriens, les Stoïciens, Platon, Aristote, saint Thomas d’Aquin, Emmanuel Kant…et je vous ai rendu une copie dont je puis dire aujourd’hui, ayant moi-même enseigné la philosophie, qu’elle était très savante…mais ne concluait rien. La copie corrigée et rendue, j’ai découvert alors avec une sorte de stupeur - car j’avais l’habitude de bien meilleurs notes, et même des meilleures notes en dissertation (littéraire)…j’ai découvert que je n’avais que 9 sur 20. Même pas la moyenne ! Un désastre. Pire encore, puisque l’un de nous (je me demande si ça n’était pas Maurice Israël ?) avait obtenu une note bien meilleure. La thèse de ce camarade de classe (ou plutôt sa conclusion) était, si je ne me trompe, qu’une vie heureuse pouvait être reconnue à celui ou à celle qui, au moment de sa mort, pouvait jeter un regard satisfait sur l’ensemble de sa vie.
La stupeur est passée. Et l’obstacle mis par mon père sur le chemin de la philosophie a été renversé, puisque je suis aujourd’hui Docteur d’Etat en philosophie. La question du bonheur, elle, n’est pas résolue. C’est demeuré une question ouverte. Une question toujours posée, bien que j’aie quelques idées là-dessus. J’en ai même fait le sujet principal de toute une année de cours au Gymnase de la Cité, à Lausanne.

Qu’est-ce que le bonheur ? Où et comment le trouver ?
Il n’est pas dans l’Avoir, il est dans l’Etre – encore que quelques avoirs en facilitent généralement l’accès : une bonne santé, quelques amis, quelques biens matériels, une certaine fluidité dans la conduite de la vie.
Il est dans l’Etre. Mais Etre quoi ?
J’aurais aimé vous citer ici les quelques toutes premières pages de Spinoza, dans le « Traité de la Réforme de l’Entendement » ; des pages que l’on ne peut lire sans une profonde émotion, car elles témoignent tout à la fois, de la force de ses sentiments, de la sincérité de sa recherche et de l’acuité de sa pensée. Rencontrées peu après le bac, à Alexandrie encore, dans la traduction d’Alexandre Koyré dont la version bilingue (latin/français) m’avait été conseillée par le professeur qui me donnait des leçons privées de latin, ces pages m’avaient profondément marquée.
En voici quelques lignes :
« Le Souverain bien (ou le bien véritable) étant d’arriver à jouir, avec d’autres individus s’il se peut, de cette nature supérieure [qui consiste ] à avoir la connaissance de l’union qu’a l’âme pensante avec la nature entière,...la fin à laquelle je tends [est d’] acquérir cette nature supérieure et faire de mon mieux pour que beaucoup l’acquièrent avec moi ; car c’est encore une partie de ma félicité de travailler à ce que beaucoup connaissent clairement ce qui est clair pour moi, de façon que leur entendement et leur désir s’accordent pleinement avec mon propre entendement et mon propre désir. »
Pour parvenir à cette fin, continue Spinoza, il est nécessaire, en premier lieu, « d’avoir de la Nature une connaissance telle qu’elle suffise à l’acquisition de cette nature supérieure » et il est nécessaire, en second lieu, de « former une société telle qu’il est à désirer pour que le plus d’hommes possible arrivent au but aussi facilement et sûrement qu’il se pourra ».

Ces mots ne sont pas restés lettre morte. Ils ont même complètement orienté ma vie en me poussant à développer des actions humanitaires et à m’intéresser aux personnes affectées d’un handicap visuel lourd. J’ai rénové des usines où travaillent des aveugles, en Russie et en Ouzbékistan. J’ai donné à tous les enfants et adolescents aveugles de Roumanie et de Macédoine, leurs livres d’école EN BRAILLE alors qu’auparavant, ils n’avaient rien. J’ai permis à de jeunes aveugles, en Bulgarie, d’avoir un métier et un emploi dans la bureautique. J’ai établi un atelier de production de sacs plastiques de toutes tailles pour le transport des denrées alimentaires, puis un Centre de télémarketing à l’Association des Aveugles, à Bucarest. J’ai aidé des femmes aveugles battues - en France, en Espagne, en Italie, en Suède - à quitter leur lieu de souffrance et à cesser d’être les victimes de leur famille ou de leur conjoint. Enfin, j’ai fait se rencontrer et voyager ensemble, en France et en Italie des enfants israéliens et palestiniens, afin de leur permettre de se découvrir et de se dégager de la peur de l’autre. Et je n’ai pas fini !
En dépit de mon âge (67 ans et demi), je travaille avec les dirigeants aveugles de l’Union Européenne des Aveugles (EBU) et obtiens de la Commission Européenne des financements qui permettent à cette organisation d’exprimer et de défendre les Droits et les besoins des personnes aveugles dans les 25 pays de l’Union.

Je peux donc dire avec Maurice Israël (était-ce bien lui ?) et avec Aristote qu’une vie heureuse est une vie complète, une vie au cours de laquelle nous avons eu la possibilité, le courage et la chance d’acquérir, d’exercer et de manifester notre excellence.
Une vie suffisamment longue aussi, pour que l’occasion nous soit donnée de développer et de concrétiser cette excellence. Comme vous le savez – j’en suis sûre - et comme le disait Aristote, déjà, dans l’Ethique à Nicomaque, (I, 6,15) : « …une hirondelle ne fait pas le printemps, ni non plus un seul jour : et ainsi la félicité et le bonheur ne sont pas davantage l’œuvre d’une seule journée, ni d’un bref espace de temps. »

Longue vie, donc, à nous tous, qui sommes TOUS excellents.

Yvonne TOROS
Paris, 4 juin 2006